
Plaidoyer pour une clarification des termes liés à la transition
Tout le monde parle de durabilité, mais parle-t-on de la même chose ? Une étude de l’Université de Lausanne, menée auprès de 23 acteurs du canton de Vaud, montre que la définition de la durabilité varie fortement d’une organisation à l’autre. Et que ce flou, loin d’être seulement un défaut, permet à des acteurs aux visions opposées de coopérer.
Publiée en 2026 dans Les Cahiers de l’IEP (n° 97) par Justine Loulergue (IEP, UNIL) et Constance André–Aigret (APRÈS-VD), cette recherche éclaire une question que se posent toutes les organisations engagées dans la transition écologique : que se passe-t-il réellement quand un financeur, une commune, une fondation ou une entreprise emploient le même mot ?
Une étude qualitative auprès de 23 acteurs vaudois de la durabilité
Les autrices ont conduit 23 entretiens semi-directifs d’une heure à une heure trente avec deux types d’acteurs :
- 11 acteurs « structurants » : communes de différents bords politiques, fondations distributrices et réseaux, qui emploient le mot « durabilité » dans leur communication officielle ;
- 12 acteurs « terrain » : entreprises, coopératives, associations et fondations opératrices, liées aux premiers par un financement ou une adhésion.
Les personnes interrogées se situent de l’extrême gauche à la droite de l’échiquier politique suisse. L’objectif n’était pas de trancher la « bonne » définition de la durabilité, mais de comprendre pourquoi et comment ces acteurs utilisent ce mot.
Un mot jugé flou… mais utilisé par tous
Premier constat : 61 % des personnes interrogées estiment que la durabilité est une notion floue, qui change de sens selon qui l’emploie. Pourtant, les 23 structures l’utilisent, et 70 % déclarent le faire fréquemment.
Le mot est d’ailleurs souvent employé à contrecœur. Seul un quart des enquêtés (26 %) l’utilise sans aucune réserve ; les autres se montrent faiblement critiques, critiques, hautement critiques ou ambivalents. Pourquoi l’utiliser alors ? Parmi les 17 structures méfiantes, 12 expliquent qu’il facilite la communication : tout le monde le comprend, ou croit le comprendre, et il « ne fait pas peur ».
Durabilité et greenwashing : la méfiance envers « les autres »
La confiance dans l’usage que font les autres de ce mot est faible. 78 % des enquêtés portent un regard négatif sur le sens que certains interlocuteurs lui donnent. 30 % évoquent spontanément le greenwashing, et 43 % associent le mot, directement ou indirectement, à une forme d’affichage trompeur. Les acteurs économiques sont ceux que les répondants relient le plus nettement à un usage vide de sens.
Ce soupçon généralisé a une conséquence concrète : chacun ajuste son vocabulaire en fonction de l’image qu’il se fait de son interlocuteur. Or cette image est souvent fausse.
Quelle définition de la durabilité pour les acteurs vaudois ?
Lorsqu’on leur demande ce qu’ils entendent eux-mêmes par durabilité, les enquêtés mobilisent quatre dimensions, de manière très inégale :
| Dimension citée | Part des enquêtés |
| Écologique | 91 % |
| Sociale | 70 % |
| Économique | 65 % |
| Temporelle (ce qui dure dans le temps) | 57 % |
Autrement dit, près d’un tiers des personnes n’intègrent pas les questions sociales dans leur définition, et plus d’un tiers n’y intègrent pas l’économie. Deux enquêtés n’y voient que l’idée de durée. Les grands référentiels sont connus (13 citent les ODD, 6 le modèle du Donut), mais seuls 5 s’appuient explicitement sur un cadre international pour définir le mot.
Les représentations des interlocuteurs se révèlent souvent erronées. Les communes, supposées adhérer volontiers au terme, sont majoritairement sceptiques. Les « porteurs de projets » ne forment pas un bloc homogène : toutes les positions y sont représentées. Le constat des autrices est clair : les acteurs vaudois croient souvent se comprendre alors qu’ils ne se comprennent pas.
Le flou sémantique, un levier de coopération
C’est ici que l’étude devient particulièrement intéressante. Parce que chacun projette sa propre définition, la durabilité permet un consensus minimal, suffisant pour collaborer sans devoir régler les désaccords de fond.
Deux exemples anonymisés l’illustrent :
- Un financeur et un projet financé : le premier défend une croissance décarbonée par l’innovation, le second la sortie du capitalisme et la décroissance. En restant à un niveau général (social, écologie, économie, long terme), ils se comprennent. Le détail de leurs définitions romprait l’accord.
- Un réseau et l’un de ses membres : le réseau est libéral et favorable à la croissance ; le membre défend une économie locale planifiée et régénérative. Tous deux se réfèrent pourtant aux ODD et parlent de durabilité sans conflit.
Les autrices rapprochent ce mécanisme de la rhétorique des institutions internationales et des travaux en management sur l’« ambiguïté visionnaire » (Gioia, Nag et Corley, 2012), selon lesquels une formulation volontairement ouverte peut aider à conduire un changement en limitant les résistances.
Ce que cette étude change pour votre organisation
Les pistes qui suivent sont l’analyse d’ESGeniusLab à partir des résultats de l’étude ; elles n’en font pas partie.
- Utiliser le flou consciemment, pas par défaut. Le mot « durabilité » est utile pour ouvrir le dialogue et fédérer. Il devient risqué lorsqu’il doit porter un engagement : une stratégie, un critère d’attribution, un indicateur.
- Expliciter dès que les enjeux se précisent. L’étude le souligne : le mot est peu efficace pour partager des idées précises, sauf à être assorti d’explications. Dans un appel à projets, une convention de financement ou un rapport ESG, précisez les dimensions retenues, les référentiels (ODD, Donut, ESRS…) et la manière dont vous les pondérez.
- Vérifier ce que vos partenaires entendent réellement. Un atelier de clarification en début de partenariat évite des malentendus qui éclatent souvent au moment du reporting ou du renouvellement d’un financement.
- Réduire le soupçon de greenwashing. Puisque près d’un acteur sur deux associe le mot à un affichage trompeur, la crédibilité passe par des preuves : objectifs chiffrés, périmètre, méthode.
Clarifier la durabilité : le rôle des réseaux de professionnels
Si le mot reste flou, les personnes qui en ont fait leur métier ont un rôle à jouer pour le préciser. En Suisse romande, l’Association des Spécialistes de la Durabilité (ASD), créée en 2024, réunit plus de 100 spécialistes : responsables RSE en entreprise et consultant·e·s indépendant·e·s. Contrairement aux réseaux qui fédèrent des entreprises engagées, elle rassemble les professionnel·le·s eux-mêmes, autour d’une charte commune. Elle informe et forme, connecte celles et ceux qui cherchent ou apportent des solutions, et représente les acteurs de la durabilité auprès des instances. Elle contribue ainsi à rendre plus lisibles des fonctions encore récentes : une organisation sait mieux à qui s’adresser pour un bilan carbone, une stratégie ESG ou un rapport de durabilité. Ses formations, comme « Communiquer la durabilité : de la bonne intention au récit crédible », répondent directement au soupçon de greenwashing relevé par l’étude. En savoir plus sur l’ASD
Limites de l’étude
Les autrices le rappellent elles-mêmes : 23 entretiens ne permettent ni l’exhaustivité ni la validation statistique. Les acteurs structurants ont été retenus parce qu’ils utilisaient déjà le mot, et l’analyse porte sur ce que les personnes disent de leur usage, pas sur leur usage spontané. Il s’agit d’un document de travail (working paper) ; une étude à plus grande échelle est appelée de leurs vœux. Les résultats offrent néanmoins un éclairage rare, et très concret, sur l’écosystème vaudois de la durabilité.
Questions fréquentes
Quelle est la définition de la durabilité ?
Il n’existe pas de définition unique. Au sens étymologique, la durabilité désigne ce qui peut durer. Dans les politiques publiques et en entreprise, elle renvoie généralement à l’articulation des dimensions environnementale, sociale et économique, parfois avec une hiérarchie entre elles (durabilité faible ou forte). L’étude montre que ces dimensions sont très inégalement retenues selon les acteurs.
Durabilité et développement durable, est-ce la même chose ?
Pas toujours. Les deux termes sont souvent employés comme synonymes, mais certains acteurs rejettent « développement durable », jugé trop lié à la croissance économique, au profit de « durabilité ». En Suisse, les recherches en ligne portant sur « durabilité » ont dépassé celles portant sur « développement durable » en 2022.
Pourquoi le mot « durabilité » est-il associé au greenwashing ?
Parce que son flou permet de l’utiliser sans engagement vérifiable. Dans l’étude, 43 % des acteurs vaudois interrogés associent le mot, directement ou indirectement, à une forme de greenwashing.
Source
Loulergue, J. et André–Aigret, C. (2026). « Le flou comme ressource : « durabilité » et consensus minimal pour l’agir ensemble. L’exemple du canton de Vaud », Les Cahiers de l’IEP n° 97, Université de Lausanne. Consulter les Cahiers de l’IEP
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Pour aller plus loin : https://esgeniuslab.ch/rse-economie-regenerative/