Analyse de la conférence « Dialogue entre l’économie et la politique », organisée le 20 août 2026 par la CVCI et l’Union patronale suisse à l’IMD Lausanne, modérée par Romain Clivaz (Le Temps).
En bref : Réunis à l’IMD Lausanne, dirigeants d’entreprise, universitaires et élus ont débattu de la compétitivité industrielle suisse, de la pertinence d’une politique industrielle ciblée face à une simple amélioration des conditions-cadre, et de l’évolution de la taille de l’État. Un consensus s’est dégagé sur la nécessité d’accélérer la formation continue, la simplification administrative et les procédures liées aux infrastructures énergétiques — un enjeu direct pour la transition écologique suisse.
La CVCI et l’Union patronale suisse réunissaient à l’IMD un panel de décideurs économiques, politiques et académiques pour interroger la compétitivité de l’industrie suisse dans un contexte international recomposé par les droits de douane, les subventions massives et la concurrence géopolitique. Trois temps ont structuré la soirée : un diagnostic sur la compétitivité suisse, un débat sur la légitimité d’une politique industrielle, puis une discussion sur le périmètre de l’État face au secteur privé. En tant que juriste spécialisée en droit de l’environnement et en politiques de transition, j’y ai porté une attention particulière aux passages touchant à la régulation, au foncier économique et à l’accélération des infrastructures énergétiques — des sujets au cœur de la transition écologique suisse.
Un diagnostic partagé : l’ouverture internationale comme condition de survie
Le Prof. Jean-Philippe Bonardi (HEC UNIL) a ouvert les débats en interrogeant la capacité de la Suisse à rester compétitive sans véritable stratégie industrielle nationale. Le témoignage de François Pugliese, CEO d’Elite — manufacture familiale d’Aubonne fondée en 1895, aujourd’hui leader suisse du haut de gamme — a illustré concrètement cet enjeu. Son entreprise a dû s’ouvrir dès 2011 aux marchés européens, puis en 2022 au marché chinois, faute de pouvoir amortir ses investissements sur le seul marché intérieur. Il a détaillé les obstacles rencontrés par une PME à l’international — enregistrement de marque, mise en conformité réglementaire, distribution — que les grands groupes absorbent bien plus aisément grâce à leurs ressources.
De ce constat, M. Pugliese a tiré quatre priorités pour une politique industrielle « libérale et intelligente » :
- Former plus vite que la technologie n’évolue, en s’appuyant sur le système dual suisse (8,6 milliards de francs investis en 2022, dont près de 60 % par les entreprises elles-mêmes) ;
- Industrialiser ce qui est inventé, en comblant le « dernier kilomètre » entre recherche et production ;
- Ouvrir les marchés et financer la conquête commerciale plutôt que la subventionner, via des mécanismes de cautionnement adaptés aux PME ;
- Préparer les chocs conjoncturels, avec un recours ciblé et temporaire aux réductions de l’horaire de travail (RHT) et aux soutiens de crise.
Politique industrielle ou stratégie de conditions-cadre?
La table ronde réunissant Isabelle Moret (Conseillère d’État vaudoise, cheffe du DEIEP), Diego Taboada (directeur romand d’Avenir Suisse) et le Prof. Bonardi a révélé une divergence structurante, moins sémantique qu’il n’y paraît. Pour Diego Taboada, une politique industrielle qui consiste à identifier et soutenir des secteurs cibles n’a, selon lui, jamais fonctionné — ni en Suisse, ni ailleurs — et le rôle de l’État devrait se limiter à créer un environnement favorable (formation, infrastructures, sécurité) pour l’ensemble du tissu économique, sans arbitrage sectoriel. Isabelle Moret a défendu une approche complémentaire, subsidiaire et à effet de levier : le canton de Vaud a ainsi développé un « plan d’action industrie » conditionnant un appui public à un investissement privé nettement supérieur, illustré par un soutien cantonal de 100 000 francs ayant déclenché un investissement d’un million de francs de la part d’une maison mère internationale.
Un point de consensus a émergé : la nécessité d’une réflexion coordonnée à l’échelle romande. Une table ronde intercantonale réunissant les acteurs économiques de chaque canton romand est annoncée pour septembre 2026 à Lausanne, avec pour objectif de porter des propositions communes à Berne en décembre, dans une logique ascendante (bottom-up) plutôt que par simple déclaration politique.
Le nerf de la guerre : foncier économique et accélération des procédures
Un point directement pertinent pour la gouvernance de la transition a émergé lors des échanges avec le public : la disponibilité du foncier industriel, encadrée par la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire, qui impose aux cantons de réserver des zones d’activité économique. Isabelle Moret a souligné que cette planification, bien que perçue comme complexe, oblige les régions à identifier et sécuriser des parcelles pour l’industrie face à la pression du logement.
Le sujet a également touché à l’accélération des procédures pour les infrastructures énergétiques — un enjeu central de la transition écologique suisse. Philippe Nantermod (PLR VS) a évoqué le projet fédéral dit « Net Express », visant à accélérer les procédures d’autorisation pour les réseaux électriques, indispensables au déploiement du solaire et de l’éolien. Il a reconnu la nécessité d’un arbitrage plus assumé entre protection de l’environnement, patrimoine paysager et impératifs de la transition énergétique, un sujet qu’il a qualifié de politiquement transversal, les clivages traditionnels s’y recomposant.
Taille de l’État : des lectures contrastées selon l’échelle
La seconde partie de la soirée, avec l’intervention de Jérôme Cosandey (SECO) puis la table ronde entre Philippe Nantermod (PLR VS) et Benoit Gaillard (PS VD), a porté sur la concurrence entre secteurs public et privé pour les talents, ainsi que sur l’évolution des finances publiques. Les deux intervenants ont mobilisé des données chiffrées convergentes sur certains points — la part de la dépense publique suisse dans le PIB reste stable depuis une trentaine d’années au niveau fédéral (autour de 32-33 %, contre une moyenne OCDE proche de 46 %) — mais ont défendu des lectures divergentes de son évolution cantonale, notamment vaudoise (dépenses passées de 6 à 12 milliards de francs entre 2008 et aujourd’hui). Ce débat, mené avec rigueur méthodologique des deux côtés, illustre la difficulté classique de distinguer volume de la dépense publique et efficience de son allocation — une distinction que Benoit Gaillard a explicitement appelée à ne pas confondre.
En conclusion : un consensus pragmatique au-delà des clivages
Dans son propos de clôture, Philippe Miauton, directeur de la CVCI, a remercié l’ensemble des participants ainsi que les partenaires de la soirée — Philip Morris Switzerland Sàrl en tant que partenaire principal, l’Union patronale suisse, Le Temps comme partenaire média, et l’IMD pour son accueil — avant d’inviter l’assemblée à poursuivre cette discussion sur l’économie, l’État et ses besoins, un dialogue appelé, selon lui, à se prolonger au-delà de cette soirée.
Au terme de cette soirée dense, un constat rassembleur s’est dégagé, indépendamment des sensibilités politiques représentées : la Suisse, et la Suisse romande en particulier, dispose d’atouts solides — stabilité macroéconomique, qualité de gouvernance reconnue internationalement (classement IMD), système de formation dual — mais doit accélérer sur la simplification administrative, la formation continue face à l’intelligence artificielle, et la fluidification des procédures d’infrastructure, notamment énergétiques.
Pour les acteurs de la transition écologique et de la gouvernance durable, ce dernier point mérite une attention particulière : la capacité de la Suisse à concilier accélération des procédures et exigences environnementales et démocratiques sera un test déterminant de la crédibilité de sa trajectoire de décarbonation. C’est un chantier exigeant, mais les échanges de cette soirée montrent qu’il existe, au-delà des postures, une réelle volonté de dialogue constructif entre les mondes économique et politique — un signal encourageant pour la suite.
ESGeniusLab suit avec attention les dynamiques de gouvernance économique et environnementale en Suisse romande. N’hésitez pas à réagir ou à partager vos observations sur ces sujets.
