Vous avez réduit votre consommation d’énergie. Vous avez changé de fournisseur d’électricité. Vous pensez avoir fait le principal. Vous n’avez probablement mesuré que 10 à 30% de votre empreinte carbone réelle. Le reste est ailleurs — dans votre chaîne de valeur, invisible, et pourtant bien réel.
Il y a une question que je pose systématiquement à mes clients en début de mission : « Savez-vous d’où vient la majorité de vos émissions de CO₂ ? » La réponse la plus fréquente : « Nos bâtiments et nos véhicules. » La réalité, dans la quasi-totalité des cas : leurs fournisseurs, leurs achats, leurs prestataires — et parfois l’usage que leurs clients font de leurs produits.
Ce décalage entre perception et réalité a un nom dans le cadre du GHG Protocol, la référence internationale en matière de comptabilité carbone : le Scope 3. Et le comprendre change profondément la façon dont une organisation aborde sa transition.
Les trois scopes : une carte du territoire
Le GHG Protocol — publié en 2001 par le World Resources Institute et le World Business Council for Sustainable Development, et adopté depuis comme standard mondial — classe les émissions de gaz à effet de serre en trois catégories.
Scope 1 — les émissions directes Ce sont les émissions produites directement par votre organisation : la combustion de carburant dans vos véhicules de flotte, le chauffage au gaz de vos locaux, les émissions de vos procédés industriels si vous en avez. Vous les contrôlez directement. Elles sont relativement simples à mesurer.
Scope 2 — les émissions indirectes liées à l’énergie Ce sont les émissions associées à l’électricité, la chaleur ou la vapeur que vous achetez et consommez. Vous ne les produisez pas directement, mais elles résultent de votre consommation. Passer à une électricité 100% renouvelable réduit votre Scope 2 — c’est souvent la première action que les entreprises engagent.
Scope 3 — toutes les autres émissions indirectes C’est là que tout se complique — et où tout se passe vraiment. Le Scope 3 couvre l’ensemble des émissions qui se produisent dans votre chaîne de valeur, en amont et en aval de vos opérations. Le GHG Protocol le décompose en 15 catégories, parmi lesquelles : les achats de biens et services, le transport et la logistique, les déplacements professionnels de vos collaborateurs, leurs trajets domicile-travail, l’utilisation des produits que vous vendez, leur fin de vie, et les investissements de votre entreprise.
Le chiffre que peu de dirigeants connaissent
Selon McKinsey, le Scope 3 représente en moyenne 90% de l’empreinte carbone totale d’une entreprise. D’autres sources, dont le UN Global Compact et Normative, situent cette proportion entre 70 et 90% selon les secteurs. Dans les services financiers, il peut dépasser 99%. Dans la grande distribution, il est porté massivement par les achats de marchandises. Dans l’hôtellerie, par les achats alimentaires et les déplacements des clients.
Autrement dit : si votre entreprise n’a mesuré que ses Scopes 1 et 2, elle n’a cartographié qu’une fraction marginale de son impact climatique réel.
Ce n’est pas une critique — c’est un point de départ. Mais c’est un point de départ qui change tout à la stratégie.
Pourquoi le Scope 3 est si difficile à mesurer
La difficulté est réelle. Le Scope 3 implique de collecter des données chez des tiers — fournisseurs, prestataires, clients — qui n’ont pas forcément eux-mêmes mesuré leurs émissions, et qui peuvent être réticents à partager ces informations. Il nécessite des hypothèses, des facteurs d’émission, une méthodologie rigoureuse.
Mais cette difficulté est précisément ce qui en fait un levier stratégique puissant. Trois raisons.
Première raison — la pression réglementaire arrive, même pour les PME. La directive européenne CSRD — Corporate Sustainability Reporting Directive — a été assouplie par le paquet Omnibus fin 2025 : les délais ont été reportés et les seuils relevés. Mais une réalité de marché s’impose indépendamment des obligations légales : les grandes entreprises déjà soumises à la CSRD doivent documenter leur propre Scope 3 — qui inclut les émissions de leurs fournisseurs. Elles demandent donc à leurs sous-traitants et partenaires PME de leur fournir des données carbone. La conformité devient un critère de référencement commercial avant d’être une obligation légale.
Deuxième raison — c’est là que se trouvent les vraies économies. Réduire votre consommation d’électricité a des limites. Repenser vos achats, sélectionner des fournisseurs sur des critères carbone, optimiser votre logistique — ce sont des leviers dont l’impact est d’un ordre de grandeur supérieur.
Troisième raison — c’est là que se trouvent les risques invisibles. Un fournisseur fortement dépendant des énergies fossiles est un fournisseur exposé à des hausses de coûts, à des régulations futures, à des risques de rupture. Votre Scope 3 est une carte de votre exposition aux risques climatiques systémiques.
Par où commencer concrètement ?
La mesure du Scope 3 n’a pas besoin d’être parfaite pour être utile. L’objectif initial est d’avoir une image suffisamment précise pour identifier où se concentrent vos émissions et définir vos priorités.
Étape 1 — Cartographier votre chaîne de valeur Listez vos principales catégories d’achats, vos prestataires de transport, vos pratiques de déplacement. Vous n’avez pas besoin d’une base de données parfaite pour commencer — une analyse des postes de dépense suffit souvent à identifier les points chauds.
Étape 2 — Prioriser par matérialité Toutes les catégories de Scope 3 ne sont pas égales. Pour un cabinet de conseil, les déplacements professionnels dominent. Pour un fabricant, ce sont les achats de matières premières. Pour un distributeur, c’est la logistique et les produits vendus. Concentrez votre effort de mesure là où l’impact est le plus significatif.
Étape 3 — Engager vos fournisseurs clés La réduction du Scope 3 passe nécessairement par une relation différente avec vos fournisseurs. Pas une relation d’audit ou de contrôle — une relation de co-construction. Les fournisseurs qui s’engagent dans cette démarche avec vous deviennent des partenaires stratégiques. Ceux qui ne peuvent pas ou ne veulent pas s’engager deviennent un risque à gérer.
Étape 4 — Documenter et progresser Un bilan carbone complet Scopes 1, 2 et 3 n’est pas un exercice ponctuel. C’est un processus d’amélioration continue — avec une baseline initiale, des objectifs de réduction, et un suivi annuel. C’est ce que les référentiels comme le GRI, la Science Based Targets initiative (SBTi) ou la certification B Corp exigent de plus en plus explicitement.
Ce que ça change pour votre stratégie
Comprendre et mesurer votre Scope 3, c’est passer d’une vision défensive de la durabilité — « nous respectons les obligations » — à une vision stratégique : « nous savons où nous en sommes, nous savons où aller, et nous avons un plan crédible. »
C’est la différence entre une entreprise qui publie un rapport RSE et une entreprise qui transforme réellement son modèle.
Dans un contexte où les investisseurs, les clients grands comptes et les partenaires bancaires demandent de plus en plus des preuves tangibles d’engagement climatique, cette crédibilité devient un avantage concurrentiel mesurable.
Conclusion
La majorité des émissions de votre entreprise ne sont pas dans vos factures d’énergie. Elles sont dans vos achats, votre supply chain, vos prestataires — souvent invisibles, rarement mesurées, mais bien réelles.
Commencer par les cartographier, même imparfaitement, c’est déjà une décision stratégique. C’est choisir de voir la réalité plutôt que de gérer l’apparence.
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le Scope 3 dans le bilan carbone d’une entreprise ?
Le Scope 3 désigne l’ensemble des émissions de gaz à effet de serre indirectes qui se produisent dans la chaîne de valeur d’une entreprise, en amont et en aval de ses opérations directes. Il inclut notamment les achats de biens et services, le transport et la logistique, les déplacements professionnels des collaborateurs, et l’utilisation des produits vendus. Selon McKinsey, il représente en moyenne 90% de l’empreinte carbone totale d’une entreprise.
Pourquoi les PME doivent-elles s’intéresser au Scope 3 si elles ne sont pas soumises à la CSRD ?
Même non soumises directement à la CSRD, les PME sont de plus en plus sollicitées par leurs clients grands comptes, eux-mêmes tenus de documenter leur propre Scope 3. Fournir des données carbone fiables devient ainsi un critère de référencement commercial, indépendamment de toute obligation légale directe.
Par où commencer pour mesurer son Scope 3 ?
La démarche commence par une cartographie des principales catégories d’achats et de dépenses, suivie d’une priorisation par matérialité pour identifier les postes les plus émetteurs, puis par l’engagement des fournisseurs clés dans une logique de co-construction plutôt que d’audit.

Pour aller plus loin : McKinsey — What are Scope 1, 2, and 3 emissions? GHG Protocol — Corporate Standard economie.gouv.fr — Directive CSRD et paquet Omnibus 2025
Nathalie Ansaud Furrer — Fondatrice ESGeniusLab Juriste, PhD en droit de l’environnement · Experte en durabilité, ESG et transition écologique · Lausanne, Suisse romande